Une promenade dans les rizières et collines alentour. La recolte a déjà commencé et aux abords de quelques champs vidés, les cosses de riz brûlent en tas, à tout petit feu.

Le soleil est violent en cet après-midi – Septembre, à la campagne Japonaise n'est pas ce septembre de rentrée des classes pluvieux et morose que j'ai pu connaître. Seule source d'ombres, sur le moindre tas de terre, une épaisse crinière de bambous se dresse, ondule et craque sous le vent, en une danse sombre et sinistre. Au soleil, le ballet des libellules fait carton plein et de gros papillons noirs surgissent parfois des collines, ivres et gras comme des chauves-souris. Au faîte de la colline, gardien d'un sommet d'or, un temple et les cinq-cent disciples du bouddha accueillent, en silence, le voyageur.
Hôte merveilleux d'une précédente escapade, et fervent apôtre d'un certain retour à la nature, Kevin se demande, de ce besoin de se ressourcer loin des pierres vibrantes de nos mégalopoles: «Y a-t-il ici pour nous une leçon, sur un probable désir inné qu'a l'humain de se connecter à la nature?»

Coupable, votre honneur, et pourtant… Certes rejoindre les montagnes était autant une occasion de revoir cette connaissance, passé en quelques mois de la peau city-boy-geek à celle d'un activiste d'une vie unique, précieuse, et loin des villes, qu'une chance de fuir ne serait-ce que pour deux jours le rythme et la chaleur de Tokyo, pour se reposer, se redécouvrir un peu, aussi. Mais sans naïveté: comme vaccin à une vision trop romantique de la campagne, le souvenir d'une adolescence parfois bien ennuyeuse.
Et puis surtout, ce départ est un rêve de privilégiés, forts de l'intelligence et d'une situation financière qui leur permettent de partir, de s'adapter, de trouver n'importe ou du travail, quand la majorité de la population humaine s'entasse maintenant dans les grandes métropoles, dans une existence sans couleur, sans le moindre sens du voisinage ou de la communauté, dans des villes ou des banlieues ennuyeuses ou l'on peut crever en public sans que quiconque ne cille.
En 2008, le monde parviendra à un point d’inflexion d’une importance majeure, quelle que soit sa visibilité immédiate : pour la première fois de son histoire, plus de la moitié de la population du globe, soit 3,3 milliards d’habitants, vivra en milieu urbain.
UNFPA State of World Population 2007 United Nations Population Fund (UNFPA)

Alors la solution peut paraître d'une logique implacable: si les villes se remplissent à un rythme ingérable, n'est-il pas positif de renvoyer à la campagne une partie des urbains, qui plus est, des urbains heureux de faire ce voyage, heureux d'aller redynamiser les zones rurales à grands coups d'agriculture bio et de tourisme écolo? N'est il pas souhaitable que d'anciens urbains, technos, éduqués, aillent apporter aux campagnes de nouvelles idées, de nouvelles têtes, de nouveaux bras, quand les petites exploitations partout dans le monde se vident, faute de goût à continuer à vivoter et résister à l'implacable méga-agriculture?
Sans doute, nonobstant les relents inconfortants de révolution culturelle. Mais ces classes moyennes qui désertent les villes sont autant de trous au tissus social et culturel urbain, en voie justement de paupérisation accélérée. Et ce n'est pas qu'à l'Asie et à l'Afrique subsaharienne et leurs bidonvilles que cet appauvrissement s'applique. Les villes "riches" elles aussi l'ont connu, par vagues et reflux, depuis le 19e siècle, et plus proche de nous, depuis la seconde guerre mondiale: alors, le rêve était à peine différent. Pas besoin de retourner au champ, mais l'envie de posséder sa maison, son bout de jardin, son coin de vert, par ras-le-bol des villes surpeuplées, sales, que l'on abandonna souvent aux plus pauvres, forcés d'y rester.

"Downtown" devint souvent synonyme d'un maillon de quartiers insalubres, qu'aujourd'hui en grands chantiers de séduction, on "gentrifie". Victoire de dupe: les pauvres s'entassent ailleurs, fi de la mixité sociale nécessaire à l'échange, au bouillonnement dont le rôle culturel de la ville a besoin. Sans échange, sans sécurité, sans transcendance, la ville ne sert plus à rien.
Le choix de l'exode urbain au premier abord admirable, enviable aussi, n'est probablement que la nouvelle peau d'un rêve qui, déjà poussé à l'absurde, nous a donné des villes invivables, et l'immondice social, culturel et écologique suburbain. Pour ceux qui restent, pour les enfants de Guy Debord et Jane Jacobs, la tâche est immense, et l'exil n'y contribue en rien.
Photos: Rizières de Chiba, Japon
Récolte 2007
- 1er Juillet 2007 : Koenji
- 11 Aout 2007: Gotokuji
- Mai 2007: Banff, Canada
- Octobre 2007 : Montreal à l'automne
- 12 octobre 2007 : Yokohama - Chinatown
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